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La monopalme : une révolution en 1969

Dans l’article sur l’histoire de la monopalme, j’évoque l’époque soviétique rapidement, hors ces quelques années ont été décisives tant sur la création du matériel que sur la technique de nage. Faisons un gros plan sur cette période qui a mis véritablement la monopalme sous les projecteurs.

En mars 1969, dans le club sportif « Altaï » à Oust-Kamenogorsk (Kazakhstan), une petite équipe de passionnés réalise une expérience qui va bouleverser la natation avec palmes. L’idée est simple mais audacieuse : et si l’on soudait deux palmes ensemble ?

L’intuition du dauphin

Tout part d’une observation. Les entraîneurs et sportifs soviétiques ont remarqué depuis longtemps que le style « dauphin », ce mouvement ondulatoire du corps qui imite la propulsion des cétacés, semble particulièrement efficace sous l’eau. Mais avec des palmes classiques séparées, quelque chose cloche : lors du mouvement descendant, les palmes se retournent légèrement et laissent passer l’eau entre elles au lieu de la propulser franchement vers l’arrière. Une partie de l’énergie du nageur est tout simplement gaspillée.

La solution imaginée par l’équipe d’Oust-Kamenogorsk, menée par l’entraîneur Boris Porotov, est radicale : réunir les deux palmes par une plaque commune, les allonger, et les rigidifier avec des lames en titane. La monopalme est là.

Nadejda, la pionnière

Pour tester cet engin encore rudimentaire, l’équipe fait appel à Nadejda Tourukalo, déjà l’une des meilleures nageuses subaquatiques du club. Les premières séances sont rudes : nager avec une monopalme est épuisant et déstabilisant. Les muscles habituellement sollicités (ceux des cuisses et du dos) souffrent bien plus qu’avec des palmes classiques.

Mais les chronos, eux, ne mentent pas. Dès juin 1969, lors du championnat du Kazakhstan, Nadejda réalise 10,6 secondes sur 25 mètres en plongée. Quelques mois plus tard, au championnat d’URSS à Kiev, elle descend à 10,4 secondes, et surtout, elle tente pour la première fois un 100 mètres avec scaphandre en monopalme : 54,8 secondes. Le potentiel de l’engin est indiscutable.

Illustration, nageuse avec monopalme sur le plot de départ

Clin d’œil prémonitoire : le nom de la piscine le club « Altaï » est le « Dolphin ». 🐬💦
Inaugurée en 1965, elle fut la première du genre dans le pays : nichée dans les sous-sols d’un immeuble résidentiel . Entre ses murs, Nadejda Tourukalo y a perfectionné son art avant de marquer l’histoire en 1969 : c’est ici qu’elle a développé le mouvement ondulatoire en monopalme, une technique qui lui permettra de battre son premier record du monde aux championnats d’URSS.

Repenser l’entraînement de zéro

Ce que révèle rapidement l’expérience, c’est que la monopalme exige une biomécanique entièrement différente. Avec des palmes séparées, le nageur plie les genoux. Avec la monopalme, il doit au contraire garder les jambes quasi tendues, et transmettre l’énergie depuis le bassin jusqu’aux chevilles par un mouvement de vague parcourant tout le corps. Plus les palmes sont longues, plus les chevilles doivent être puissantes pour les faire travailler efficacement.

Toute l’année 1969-1970 est consacrée à repenser l’entraînement : musculation spécifique du dos et des cuisses, travail de la souplesse, kilomètres de natation quotidiens. Pendant l’hiver, Nadejda nage jusqu’à 8 kilomètres par jour, dont la moitié sous l’eau, complétant sa préparation par des courses à pied, du ski, du basket et du football.

Photo : Nadejda Tourukalo sur un plot de départ dans la piscine de Oust-Kamenogorsk - (c) Octopus.ru
Photo : Portrait de Nadejda Tourukalo - (c) Octopus.ru
Photo : Nadejda Tourukalo avec une monopalme - (c) Octopus.ru

Un nouveau style de surface

La monopalme ouvre également une porte inattendue : un nouveau style de nage en surface. Le corps ondule en dauphin, tandis que les bras crawlent. La synchronisation est délicate : un seul mouvement de bras pour un seul battement de palme. Mais une fois maîtrisée, elle se révèle redoutablement efficace. Ce style inédit est présenté pour la première fois en compétition au championnat d’URSS 1970 à Minsk.

Des chiffres qui parlent

Les résultats de 1970 sont éloquents. Sur 100 mètres avec scaphandre, la meilleure nageuse en palmes séparées tourne autour de 55 secondes ; Nadejda en monopalme réalise 49,4 secondes. Sur 400 mètres, l’écart est de près de 14 secondes. Des différences considérables, d’autant plus remarquables que la technique est encore toute jeune.

Boris Porotov et son équipe sont néanmoins lucides : la monopalme n’est pas pour tout le monde. De nombreux nageurs, même habiles en style dauphin, n’arrivent jamais à s’y adapter et abandonnent. Les qualités qui ont permis à Nadejda de s’imposer (souplesse exceptionnelle, sensibilité à l’eau, chevilles puissantes, et une capacité de travail hors du commun) ne sont pas données à tous.

Ce qui s’est passé à Oust-Kamenogorsk en 1969 reste méconnu du grand public. Pourtant, c’est bien dans ce club qu’est née la monopalme moderne, aujourd’hui utilisée par tous les champions d’apnée et de natation avec palmes dans le monde entier. Une invention soviétique, forgée dans l’enthousiasme et l’expérimentation, qui a changé à jamais la manière de se mouvoir sous l’eau.

Sources :

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