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L’Homme amphibie de 1961 : chef-d’œuvre soviétique et précurseur inattendu de la monopalme

Avant la monopalme, avant les compétitions de nage en dauphin, il y avait Ichtiandre : un homme-poisson surgi des abysses du cinéma soviétique, dont les ondulations sous-marines allaient durablement marquer l’imaginaire aquatique mondial.

Illustration, Ichtiandre nage en ondulation, l'homme amphibie, film 1961

Un roman maudit devenu film culte

L’histoire commence bien avant les caméras. L’Homme amphibie est d’abord un roman de science-fiction soviétique de l’écrivain Alexandre Belyaev, publié en 1928, qui connut un grand succès en URSS où il devint un véritable classique. Pendant des décennies, adapter ce texte au cinéma sembla impossible. Les studios américains, Disney en tête, s’y étaient intéressés mais avaient finalement renoncé, confrontés à des difficultés techniques insurmontables, notamment la complexité des séquences sous-marines. Le scénario végéta ainsi près de dix ans sur les étagères de la Lenfilm avant qu’un réalisateur soviétique ose relever le défi.

Ce réalisateur, c’est Vladimir Chebotaryov. Les créateurs russes furent raillés pour avoir tenté un tel projet mais les moqueries laissèrent place à l’admiration lorsque le film sortit et remporta un succès spectaculaire.

Amphibian Man, film de 1961, Guttiere inanimée, LenFilm
Guttiere inanimée.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm
Amphibian Man, film de 1961, Baltazar, le père de Gouttiere et Pedro Zurita, LenFilm
Baltazar, le père de Gouttiere et Pedro Zurita,.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm
Amphibian Man, film de 1961, Ichtiandre nage en ondulation, LenFilm
Ichtiandre nage en ondulation.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm

Une production hors du commun pour l’URSS des années 60

Tourné en couleur à une époque où cela restait exceptionnel dans le cinéma soviétique, le film l’a été dans les paysages idylliques de la côte de Crimée. Plus précisément, c’est la baie de Laspi, sur la péninsule criméenne, qui fut choisie pour les tournages sous-marins, avec son eau parmi les plus claires du littoral. Pour reconstituer un port d’Amérique du Sud, l’équipe s’appuya sur des photographies de Buenos Aires pour les décors de la ville fictive, tandis que la vieille ville de Bakou, en Azerbaïdjan, servit également de décor extérieur.

La préparation physique des acteurs fut elle aussi remarquable. Avant le début du tournage, toute l’équipe, et en premier lieu les acteurs principaux Vladimir Korenev et Anastasia Vertinskaya, suivit un entraînement à l’Institut de culture physique Lesgaft de Leningrad. Vertinskaya, qui savait à peine nager à l’époque, réalisa pourtant elle-même la plupart de ses scènes sous-marines, y compris celle où elle chute lentement vers le fond sans équipement.

Pour les séquences aquatiques, l’équipe fit appel à des nageurs, plongeurs et athlètes qualifiés, parmi lesquels Rem Stukalov, premier champion d’URSS de sports sous-marins, et Galina Shurepova, la première femme plongeuse de la marine soviétique. Surtout, les plans sous-marins ne furent pas filmés à travers une vitre : les cinéastes plongèrent réellement avec leurs caméras et leurs éclairages, ce qui exigea non seulement du courage, mais une créativité considérable dans la planification des prises de vue.

Amphibian Man, film de 1961, Ichtiandre et Guttiere, LenFilm
Ichtiandre et Guttiere.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm
Amphibian Man, film de 1961, Dr Salvator, LenFilm
Dr Salvator, le père d’Ichtiandre.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm
Amphibian Man, film de 1961, le rêve d'Ichtiandre avec Guttiere, LenFilm
Le rêve d’Ichtiandre avec Guttiere.
Amphibian Man, film de 1961, LenFilm

Ichtiandre, ou la première chorégraphie du dauphin humain

C’est ici que le film prend, pour les amateurs de monopalme, une dimension toute particulière. Incarné par le très photogénique Vladimir Korenev, Ichtiandre nage selon une logique radicalement différente du crawl ou de la brasse alors dominants à l’écran. Il se déplace comme un dauphin, en ondulation verticale, les jambes liées par son costume de “requin” argenté, propulsé par un mouvement de hanches et d’épaules qui préfigure exactement la biomécanique de la nage en monopalme.

Selon la légende soviétique, c’est précisément le film L’Homme amphibie qui inspira l’idée de la monopalme de compétition, le héros y nageant en ondulation de dauphin, certes avec deux palmes séparées. La connexion entre les images du film et l’invention soviétique de la monopalme compétitive est ainsi documentée dès les premières années du sport.

Un triomphe populaire, une révolution culturelle

Lors de sa sortie en 1962, le film réalisa 65,5 millions d’entrées rien que pendant son exploitation initiale. Il atteignit jusqu’à 100 millions d’entrées en comptant les ressorties, un record absolu pour le cinéma soviétique jusqu’en 1974.

Le film est également remarquable d’un point de vue musical : Andrey Petrov composa une série de pièces variées, dont un thème de “sirène” pour les séquences sous-marines, des chansons de mer nostalgiques et une mémorable séquence de danse aux rythmes cubains. La chanson principale, La Chanson du Diable des mers, devint un tel tube qu’on la fredonnait encore dans les années 1990.

Pourtant, malgré l’immense succès au box-office, les critiques n’accueillirent pas immédiatement le film favorablement, le qualifiant dans leurs articles dévastateurs de vulgaire et non conforme au canon du roman original. Le public, lui, avait tranché.

Un héritage inattendu

Quentin Tarantino a publiquement cité le film parmi ses œuvres russes favorites. Certains y voient une influence directe sur La Forme de l’eau de Guillermo del Toro (2017).
Avant que Boris Porotov ne fabrique sa première monopalme en titane (1969), avant que Nadejda Turukalo ne batte un record du monde avec, il y avait les plongeons lumineux d’Ichtiandre dans les eaux turquoise de Crimée, un homme qui nageait comme un dauphin, sur grand écran, devant des millions de spectateurs ébahis.

Durée : 96 min, Leningrad Film StudioLenfilm”, 1961, Réal. Vladimir Chebotaryov, avec Vladimir Korenev, Anastasia Vertinskaya. Le film a été édité en DVD en 2000.
Le roman L’Homme amphibie, d’Alexandre Belyaev est disponible au format ebook sur les principales plateformes (traduction française de 2024).

Sources :

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